Certains parcours éclairent particulièrement la richesse d’un métier. Et la diversité des manières de l’exercer.
Dans le témoignage partagé ici, Lauricia, infirmière au sein de Voisins & Soins dans l’antenne du Puy-en-Velay, revient sur son chemin professionnel, sur ce qui, au fil des années, a donné sens à sa manière de soigner, et sur ce qui l’a naturellement conduite à rejoindre l’association. Elle y parle d’une approche globale, de la place centrale de la relation, du travail en équipe entre soignants et bénévoles, et de cette présence ajustée quand les mots ne sont plus accessibles.
Un témoignage qui rappelle que les soins palliatifs sont un temps de vie à part entière, où l’essentiel est souvent d’être là, avec humanité.
Peux-tu nous parler de ton parcours professionnel ?
Je suis infirmière diplômée depuis 2022, après avoir suivi mes études aux Hospices Civils de Lyon. J’ai commencé à travailler en onconeurologie sur l’hôpital Pierre Wertheimer à Bron. J’ai été tout de suite confrontée aux soins palliatifs, et surtout entourée d’infirmières expérimentées. L’une d’elles a été un véritable mentor pour moi : elle m’a transmis une vision très globale du soin. Elle m’a appris qu’on ne soigne pas uniquement un corps, mais une personne dans toute sa dimension : son histoire, sa famille, son vécu, ses émotions.
Mon passage en neurologie m’a par ailleurs fait comprendre très tôt l’importance d’autres modes de communication. Quand les mots ne sont plus accessibles – par exemple en cas d’aphasie d’expression, lorsque les mots ne sortent plus ou sont remplacés – il faut savoir mobiliser d’autres sens, d’autres formes de relation.
Puis j’ai pris un post au Centre Léon Bérard, où je suis restée sept ans en hôpital de jour. Cette expérience a renforcé mon approche multidimensionnelle du soin, notamment grâce à de nombreuses formations. L’une d’elles a profondément marqué mon parcours : la formation à l’hypno-analgésie. Il s’agit d’une approche qui modifie l’état de conscience du patient et le soutien émotionnellement pendant le soin douloureux pour ne pas ancrer de traumatisme.
Cette approche m’a rendue très attentive aux mots que l’on emploie, au ton de la voix, à la posture. J’ai compris, par exemple, que l’inconscient n’entend pas la négation : lorsque l’on dit « ne vous inquiétez pas » ou « ça ne va pas faire mal », ce sont surtout les mots inquiétude et mal qui s’impriment. Dès lors, une manière différente de parler, une présence plus juste, peuvent déjà contribuer à apaiser un parcours de soins souvent très éprouvant.
J’avais d’ailleurs un projet qui me tenait à cœur à l’époque : créer un temps d’accueil privilégié lors de la première cure de chimiothérapie, pour que les patients puissent vivre ce moment avec le moins de stress possible avant d’entrer dans le parcours de soins. Pour que le corps et l’esprit acceptent la situation pour mieux gérer les effets secondaires du produit toxique. À l’époque, ce type d’accompagnement n’existait pas encore.
Je suis ensuite revenue en Haute-Loire, sur mes terres d’origine. J’ai exercé en tant qu’IDEL pendant onze ans. Là encore, je me suis beaucoup formée, notamment à travers une formation d’infirmière clinicienne suivie entre 2021 et 2023, à Paris, à raison de modules réguliers tous les deux mois.
En France, le terme d’infirmière clinicienne ne correspond pas à un statut officiel : je reste infirmière diplômée d’État, avec une formation complémentaire qui nourrit et approfondit ma pratique clinique. Cette formation m’a permis de renforcer une approche du soin plus autonome, centrée sur le rôle propre infirmier. Elle s’appuie sur des diagnostics infirmiers pour construire des interventions adaptées, en mobilisant notamment des thérapeutiques non médicamenteuses comme le toucher-détente, la respiration profonde, la visualisation et différentes techniques de communication.
Ce parcours m’a confortée dans ma vision du métier et dans ma manière de prendre en charge les personnes, en élargissant encore mon regard au-delà du corps et des symptômes, pour mieux prendre en compte ce qui se joue intérieurement pour elles. Le diplôme d’État français repose déjà sur un modèle solide ; cette formation m’a permis d’aller encore plus loin dans cette approche globale et profondément humaine du soin.
Qu’est-ce qui t’a conduite à rejoindre Voisins & Soins ?
Après plus de 22 ans d’exercices variés, j’ai ressenti le besoin de réfléchir à la manière dont je pouvais continuer à exercer mon métier, au sein d’une structure ou d’un réseau, en restant fidèle à ce qui faisait sens pour moi dans le soin. J’ai donc prospecté, envoyé des CV, avec cette question ouverte : dans quel cadre pourrais-je continuer à apprendre et à m’engager au plus près des personnes accompagnées ?
J’ai d’abord rencontré David, ancien infirmier de l’équipe Voisins & Soins, puis Philippe Gastal, le coordinateur de l’antenne, m’a contactée. J’ai ensuite passé une journée avec toute l’équipe, pendant laquelle j’ai trouvé une attention particulière portée à la relation, à l’écoute… Des valeurs qui comptent beaucoup pour moi dans la prise en charge des patients. Les soins palliatifs faisaient aussi écho à mon parcours. Cela s’est imposé assez naturellement, d’autant qu’en libéral, j’avais déjà accompagné des personnes en fin de vie.
Pour moi, les soins palliatifs sont une étape à part entière du parcours de soins. C’est un moment difficile à définir précisément, mais que l’on perçoit, que l’on apprend à reconnaître avec l’expérience. Le terme reste encore peu connu du grand public, expliqué tardivement, et parfois chargé de peurs.
Avec le recul, je crois que reconnaître les soins palliatifs comme une période de vie, et non comme un renoncement, peut aider à ajuster notre posture de soignants. Il ne s’agit plus alors de guérir, mais d’accompagner : permettre que la fin de vie se passe le mieux possible, soutenir les personnes dans ce qu’elles ont à vivre, à dire, à transmettre.
Nous sommes formés à agir, à chercher des solutions. En fin de vie, il s’agit surtout d’apprendre à être là, avec justesse et humanité.
Quel est ton rôle au sein de l’équipe Voisins & Soins ?
Ma mission première en tant qu’infirmière est de rendre visite. Être là, auprès de la personne, et prendre le temps de lui demander comment elle va : sur le plan physique, mais aussi en termes de ressenti global (fatigue, lassitude…). Selon ce qu’elle me partage, je peux lui proposer un temps de relaxation, mettre de la musique, ou encore un toucher-massage, en lui demandant toujours ce qui lui ferait du bien. Rien n’est imposé : l’accompagnement se construit dans l’écoute et dans l’attention portée à ce qui est juste pour elle.
Cet accompagnement ne se fait pas seul. Dans le modèle de Voisins & Soins, la mission de l’infirmière s’inscrit notamment dans un binôme étroit avec le médecin. Cette collaboration apporte une vraie plus-value à l’accompagnement : elle repose sur une confiance partagée, un regard croisé sur les situations. Cela permet aux infirmières d’exercer leur métier en étant pleinement associées aux réflexions et aux décisions, toujours au service des personnes accompagnées.
Dans ce cadre, l’infirmière joue aussi un rôle de sentinelle pour le médecin au sein de l’équipe. Elle est particulièrement attentive à ce qui se vit sur le terrain, aux signaux plus discrets, à ce qui mérite d’être transmis, partagé ou approfondi, afin d’ajuster au mieux l’accompagnement.
Mon rôle d’infirmière consiste aussi à être en dialogue avec les bénévoles, à croiser nos regards après les visites et à partager nos compréhensions des situations rencontrées. À l’image du travail mené avec le médecin, cette relation repose sur une vraie complémentarité. Ces échanges permettent d’éclairer certaines situations et de mettre des mots sur ce qui se joue.
En retour, les bénévoles m’apportent énormément. Leur regard est différent : leurs retours, sous un angle plus sensible et immédiat, enrichissent la compréhension que nous avons de chaque situation. Cette complémentarité est une vraie richesse : chacun apporte quelque chose de singulier et, ensemble, cela permet d’accompagner la personne dans toute sa globalité et son humanité.
Le modèle d’accompagnement de Voisins & Soins repose aussi sur des temps de rencontre et de partage avec les membres de l’équipe. Ces moments sont essentiels pour moi, notamment après plusieurs années d’exercice en libéral. Pouvoir prendre le temps de parler de ce que l’on ressent, de la manière dont on vit ces accompagnements, fait toute la force de la collégialité. C’est un soutien précieux, à la fois humain et professionnel.
Peux-tu nous parler d’un accompagnement qui t’a marquée ?
Actuellement, nous accompagnons une dame pour laquelle la communication verbale n’est plus possible. L’absence de mots oblige à inventer d’autres façons d’entrer en relation, d’autres manières de créer du lien.
Je lui rends généralement visite au moment de la toilette. Ce moment me permet d’avoir un contact privilégié avec elle, dans une relation très ajustée, faite de présence, de gestes, de regards. Peu à peu, un lien a pu se tisser autrement.
Le fait de ne pas pouvoir parler nous a poussés, collectivement, à déplacer notre manière d’accompagner. Et aujourd’hui, la famille exprime une grande reconnaissance envers l’équipe, pour avoir su recréer une relation malgré l’absence de communication verbale.
Pour conclure, y a-t-il quelque chose que tu souhaiterais ajouter ?
Si je devais ajouter un dernier mot, je dirais que le modèle porté par Voisins & Soins correspond profondément à ce que je cherchais. Un modèle humain, ancré dans la société civile, où chacun (soignants, bénévoles, proches) a sa place. Un modèle qui remet la relation au cœur de l’accompagnement, et qui donne du sens à l’engagement de chacun.
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